Les systèmes scolaires et universitaires comme écosystèmes
Responsable : Jean-Luc Le Cam
Cette approche de l’histoire de l’éducation et des savoirs fait une large place à la recherche des éléments explicatifs extérieurs aux instances institutionnelles et à leur production normative ou aux seules logiques internes des champs disciplinaires en construction. Elle intègre les déterminants économiques, sociaux, culturels ou religieux et cherche à comprendre comment ces éléments interagissent, avec les contraintes fonctionnelles, pour faire système. D’où l’emploi du concept heuristique d’écosystème, appliqué aux systèmes scolaires et universitaires, pour expliquer leur dynamique ou leur stabilité sous l’action combinée de forces et d’acteurs.
Nous l’appliquons sur différents objets de recherche concernant les systèmes scolaires et universitaires, pour l’essentiel de l’aire culturelle germanique.
1) Interaction entre milieu économique et social et développement scolaire dans une vision spatiale et géographique
Sous l’Ancien Régime, l’école est à quelques exceptions près plutôt le produit de son milieu que la projection de la décision d’un pouvoir central. Nous reprenons le concept parfois employé en Allemagne de Bildungslandschaft (paysage éducatif), en le retravaillant dans un sens résolument plus spatial et géographique, à partir de l’observation empirique du réseau scolaire du Brunswick au milieu du XVIIe siècle, sur la base de diverses sources croisées, qui aboutira dans cet ouvrage (en préparation) :
- Réseaux et paysages scolaires : les écoles du duché de Brunswick-Wolfenbüttel, du comté de Blankenburg et du Dannenberg au XVIIe siècle, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, . 1 volume, env. 400 pp. (Wolfenbütteler Forschungen) (=Politique, contrôle et réalité scolaire en Allemagne au sortir de la guerre de Trente Ans. T. II ) .
Des communications sur la variabilité de la demande et de l’offre d’école en fonction du substrat économique voire géomorphologique des régions étudiées ont déjà été faites, ainsi dernièrement :
- « Marginalités et performances scolaires dans une société pré-moderne : l’exemple du Brunswick au XVIIe siècle », Apprendre et transmettre dans les territoires en marges : contextes, enjeux, dynamique, Colloque international de l’Atrhe, Charleville-Maizière 2-4 juin 2026. Publication prévue.
2) L’importance de l’enseignement privé et de l’autodidaxie dans les systèmes de formation anciens et leur interaction avec les institutions publiques
Publication fondatrice : (dir.) Education privée et pratiques préceptorales du XVe au XIXe siècle, numéro spécial, vol. 1-2, Histoire de l'Education 143-144, 2015-1 et 2 [2017]. Introduction générale : « Instruction privée et pratiques préceptorales du XVe au XIXe siècle », ibid. vol. 1, p. 9-36. et : « Instruction privée et système scolaire public : une structure éducative emboitée dans l’Allemagne luthérienne à l’époque moderne », in : ibid., vol. 1, p. 61-124.
Ces thèmes sont toujours présents dans les travaux suivants :
- « Zwischen Zwang, Affektivität und Attraktivität: Die psychologischen Triebkräfte der Erziehung in der frühen Neuzeit aus der Sicht autobiografischer Quellen », Tagung des Arbeitskreises Vormoderne Erziehungsgeschichte: Emotionen – Emotionalität – Emotionalisierung Karlsruhe 6-7 octobre 2023, remis et accepté mai 2025, sous presse chez Klinckhardt
- « Des lieux communs aux cahiers d'extraits : les applications pédagogiques des innovations de l'érudition lors de la première modernité », in L’innovation dans l’enseignement du XVIIe siècle à nos jours : établissements, acteurs, disciplines, pédagogies, Actes du colloque de l’ATRHE Caen juin 2024, accepté, publication en cours
Et dans deux larges notes bibliographiques et historiographiques dans un numéro thématique de HE consacré au financement de l’éducation et aux marchés scolaires, qui éclairent également le sous-thème 1.
- Thomas Töpfer, Die "Freyheit" der Kinder: territoriale Politik, Schule und Bildungsvermittlung in der vormodernen Stadtgesellschaft ; das Kurfürstentum und Königreich Sachsen 1600 – 1815, Stuttgart, Steiner, 2012, Histoire de l’Education, 157, 2022, p. 321-333.
- Pierre Caspard, La famille, l’école, l’État. Un modèle helvétique, XVIIe-XIXe siècles, Bruxelles, Peter Lang, 2021, 228 p. ibid., p. 333-340.
3) Les rapports entre système scolaire et universitaire
Peu étudiés ni théorisés pour la période moderne, ne serait-ce qu’en raison du cloisonnement entre les champs de recherche sur ces deux ordres d’enseignement. Une synthèse sur la participation de l’université aux politiques scolaires, une autre sur le rôle d’une inspection générale des écoles confiée à l’université :
- « L’université comme partie prenante de la décision de politique scolaire : l’exemple des pays germaniques protestants à l’époque moderne (XVIe-XVIIe s.) », in Véronique Castagnet, Caroline Barrera (dir.), Décider en éducation. Entre normes institutionnelles et pratiques des acteurs (du XVe siècle à nos jours), Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2019, p. 39-53.
- « Das braunschweigische Schulinspektorat: eine Institution zwischen Restauration und Revolution (1648-1680) », in Tomáš Kasper Martin Holý, Marcelo Caruso, Markéta Pánková, (dir.), From school inspectors to school inspection. Supervision of schools in Europe from the Middle Ages to Modern times, Bad Heilbrunn, Klinkhardt, 2022, p. 89-107.
- Réédition de ma thèse dans la collection en ligne des Publications de la Herzog August Bibliothek (en cours année 2026) https://repo.hab.de/home
La politique scolaire d'Auguste le Jeune de Brunswick-Wolfenbüttel et l'inspecteur Christoph Schrader 1635-1666/1680. Mit deutscher Zusammenfassung. Postface de Jean Meyer. Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1996. 2 volumes, 1061 pp. (Wolfenbütteler Forschungen 66) (=Politique, contrôle et réalité scolaire en Allemagne au sortir de la guerre de Trente Ans. Tome I)
4) L’université protestante allemande d’époque moderne analysée comme écosystème original en Europe
Chantier principal. L’historiographie considère L’université allemande comme étant à l’origine de l’université moderne de recherche, sur le modèle défini par Wilhelm von Humboldt Berlin en 1810, en ignorant les racines anciennes d’une genèse très progressive. Notre thèse est que la Réforme a produit, de façon non intentionnelle mais comme conséquence de ses théories sur l’état ecclésiastique et des conditions mouvementées de son émergence, un écosystème particulier qui a favorisé à la longue l’émergence de ce nouveau modèle d’université favorisant une concurrence et l’émulation de l’offre de formation entre principautés et à l’intérieur du corps universitaire. Il s’agit de mettre en relation les éléments d’un système complexe, dérivant d’une part des théories théologiques et philosophiques, d’autre part de l’insertion de ces théories et de ces pratiques dans le contexte socio-politique d’une Allemagne morcelée en principautés concurrentes, enfin de règles de fonctionnement (la liberté académique, les associations étudiantes) et de financement (coexistence d’enseignement public et privé) développant un modèle original par rapport à l’université ancienne ou aux collèges des nouveaux ordres enseignants catholiques. Cela produit un système dont on peut aussi discerner les éléments matériels dans la dispersion de l’université entre bâtiments communs et maisons professorales, juridiques dans le statut privilégié des étudiants et universitaires, socio-économiques dans les privilèges accordés à certaines professions ou certaines activités dont celle de logeurs que pratiquent les professeurs eux-mêmes. D’une certaine façon la ville universitaire (l’Universitätstadt), figure typiquement allemande (et parfois anglo-saxonne), tournée quasi-exclusivement vers cette fonction et l’exploitation de cette ressource, est une forme métonymique de cet écosystème, comme nous l’avons montré (cf. référence 2 ci-dessous).
Travaux fondateurs ou plus récents :
- « Les universités du Saint-Empire à l’époque moderne : problématiques, concepts, tendances historiographiques », in : Les universités en Europe à l’époque moderne, , Bulletin de l’Association des Historiens Modernistes des Universités Françaises 36, Paris, PUPS, 2013, p. 265-345.
- « Le poids de l'université dans la (petite) ville : un paradigme allemand. L'exemple d'Helmstedt 1576-1810. », in : Thierry Amalou, Boris Noguès (dir), Les universités dans la ville à l’époque moderne, Rennes, PUR, 2013, p. 101-156.
- « Fondations et circulations universitaires autour de la Méditerranée du Nord (XVe-XVIIe siècles) : affirmation des pouvoirs et formation des élites », Revue d’Histoire nordique, n° 22, 2017, p. 99-13 https://doi.org/10.3917/rhn.022.0099
- « Les universités saxonnes au feu de la Réforme : Wittenberg, Leipzig, Iéna, entre politique territoriale et confessionnelle », Annali di Storia delle Università italiane, 2017, 2, p. 7-33.
- « La réforme des enseignements à l’université de Wittenberg (1508-1536) : une relecture », in Simona Negruzzo (dir.), 1517. Le università e la Riforma, Bologna, Il Mulino, 2018, p. 57-119.
- « L’université allemande comme lieu de construction de la masculinité hégémonique à l’époque moderne », L’apprentissage du masculin, N° spécial sous la direction d’Ivan Iablonka, Histoire de l’éducation 162, 2024, p. 87-133. https://doi.org/10.4000/1387r
- En annexe,note critique sur Johan Lange, Die Gefahren der akademischen Freiheit: Ratgeberliteratur für Studenten im Zeitalter der Aufklärung (1670-1820), Ostfildern, Thorbecke Verlag, 2017, ibid., p.324-330. DOI: https://doi.org/10.4000/13886
- Chapitre 5. “Disciplines” dans Ning de Coninck-Smith, Julia Horne and William Whyte (dir.), A Cultural History of Higher Learning, vol. 3. Lyse Roy (dir.) A Cultural History of Higher Learning in the Renaissance (1400 - 1600), London, Oxford etc, Bloomsbury, 2025, p. 101-126. (comparaison entre autres de la structure des disciplines et des facultés à l’échelle européenne)
Projet d’ouvrage de synthèse : L’université protestante allemande d’époque moderne comme écosystème singulier.
Le champ d'observation privilégié est constitué par l'université de Helmstedt, sur laquelle je travaille depuis longtemps à partir de sources originales, mais aussi par les université saxonnes à l’origine des différentes voies de l’orthodoxie luthérienne à commencer par Wittenberg, bastion de la Réforme, Leipzig et Iena mais aussi Rostock, ces cinq établissements attirant le plus grand nombre de visiteurs au début du XVIIe siècle; puis par Halle et Göttingen qui incarnent le renouvellement au XVIIIe siècle, sans pour autant exclure certains exemples ponctuels provenant du reste de l'Allemagne. Des éléments de comparaison avec les systèmes français, italiens, et anglais permettront de comprendre la spécificité du « Sonderweg » (chemin particulier) allemand.
5) Le développement d’un nouveau système d’enseignement technique supérieur, les IUT, étudié à partir du cas breton
- « La construction universitaire sur site secondaire, entre jeu d’acteurs et contexte plus ou moins porteur. L’exemple quimpérois (1969-1995) », in : André Lespagnol, Mathieu Leprince (dir.), Les mutations de l’enseignement supérieur et de la recherche en Bretagne (1945-2015), Déploiement territorial, diversification et essais de structuration, postface de Christian Le Bart, Rennes, PUR, 2016, p. 117-137.
- « Chrono-typologie de la création des Instituts Universitaires de Technologie en Bretagne : d’une vague à l’autre (1966-2001) », dans Yves Verneuil, Renaud D’Enfert, Dominique Bret, Youenn Michel, André D. Robert (éds.), L’enseignement supérieur du XIXe siècle à nos jours : établissements, acteurs, disciplines, pédagogies, Editions du CUIP, collection « Pédagogie et éducations : héritages, (ré)inventions, actualité. », 2026, p. 249-266.
- Projet d’article plus détaillé sur Les premiers IUT délocalisés : contexte, acteurs, enjeux - l’exemple breton (1966-1977). Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest.
- Projet de petite monographie sur La création de l’IUT de Quimper et son premier quart de siècle (initié par la conférence-évocation, à partir de documents d’archives et témoignages vidéo, tenue lors de la Commémoration des 50 Ans de l’Ouverture de l’IUT de Quimper, oct. 25, 2019.
6) La cité scolaire piétiste de Halle, un écosystème sans égal en Europe
Si l’ampleur de la fondation de la cité scolaire initiée en 1695 à Halle par August Hermann Francke et son accumulation d’innovations en a fait un objet privilégié de l’historiographie, on ne souligne pas suffisamment à quel point et en quoi elle constitue une rupture décisive par rapport aux traditions scolaires de l’Allemagne de la fin du XVIIe siècle et ce qui l’a permise. L’érection d’un établissement indépendant de la municipalité, autoadministré, centré sur l’orphelinat (au point de désigner l’ensemble métonymiquement comme Waisenhaus), mais associant à celui-ci une palette d’écoles de niveau plus élevé ou destinées à des publics socialement très variés, hébergés en internat, jusqu’à atteindre 2000 élèves, constituait un établissement d’enseignement polymorphe jamais vu. La construction d’un bâtiment central en forme de palais urbain (1701) puis d’un quartier géométriquement ordonnancé pour accueillir toutes ces écoles, les logements des personnels et des élèves mais aussi différentes annexes contribuant au bon fonctionnement et au financement de cet ensemble (cabinet d’histoire naturelle, imprimerie, librairie scolaire, pharmacie) offrit un support idéal au déroulement de ces expériences pédagogiques. Elle contribua également à la notoriété de l’œuvre par son image prestigieuse et son ordonnancement rigoureux et fonctionnel. Au-delà de l’énergie et du caractère visionnaire du fondateur, figure exemplaire du piétisme, une conjonction favorable de planètes explique la réussite d’un projet aussi ambitieux et la forme qu’il prit. D’une part le support de la toute jeune université de Halle (1694), la première d’obédience piétiste, dont les professeurs fournirent la matière de l’enseignement et le support, à l’époque indispensable, de l’autorité théologique. Ses étudiants constituèrent la nombreuse main-d’œuvre enseignante nécessaire en échange d’hébergement gratuit. D’autre part l’œuvre bénéficia du soutien politique et financier décisif de l’Electeur de Brandebourg, devenu roi de Prusse en 1701, qui avait à cœur d’ancrer ce territoire, récemment rattaché, à son royaume en cours d’expansion et de modernisation. En soutenant ce pôle universitaire et scolaire du piétisme, il fournissait le modèle éducatif des cadres des diverses entités prussiennes, et cette cité scolaire rigoureusement organisée offrait l’illustration parfaite de l’ « Etat policé » auquel il aspirait.
- Communication : « La « cité scolaire » de Halle, espace d’expérience et de représentation d’une utopie éducative chrétienne adaptée à la société moderne », Piétismes et éducation, Colloque de Paris-Aubervillier, Campus Condorcet, 25-27 février 2026, publication bilingue (franco-allemande) prévue.