• Le 08 décembre 2021
    Campus Centre Loire
    Maison des sciences de l'homme Ange-Guépin & Institut d'études avancées de Nantes
    5 allée Jacques-Berque, Nantes

    La conférence aura lieu dans l'amphithéâtre Simone Weil

     
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  • de 14h à 16h

Dans le cadre de l'appel à projet "Missions Invités" de l'université, Abdou-Karim Tandjigora, enseignant-chercheur à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar est chercheur invité au Centre François Viète (nov.-déc. 2021).

La conférence de Abdou-Karim Tandjigora portera sur " La migration de travail des Soninkés du Sénégal : de l’invention aux signes d’essoufflement d’un modèle migratoire "
 
  • Mercredi 8 décembre 2021
  • 14h00 - 16h00
  • Amphithéâtre Simone Weil (Maison des sciences de l'homme Ange-Guépin & Institut d'études avancées de Nantes)
  • Ouvert à tous

Le résumé de la conférence
Les Soninkés (ou Sarakhoulé) sont un petit peuple, du point de vue démographique, occupant pour l’essentiel un espace à cheval sur trois pays (Sénégal, Mali et Mauritanie), dénommé par les chercheurs en sciences sociales « la région des trois frontières » (Gonin, 1990). Ce groupe ethnique appelé également les « gens du fleuve » (Adams, 1977) est connu pour avoir été, tour à tour, de grands négociants, des intermédiaires commerciaux avant la pénétration coloniale, puis des migrants hors pair à la suite de la consolidation de l’empire colonial français en Afrique. Le modèle migratoire soninké, en dépit des difficultés récentes qui présagent son extinction, continue, aujourd’hui encore, de faire de cette communauté l’une des plus grandes pourvoyeuses d’émigrés d’Afrique subsaharienne à la France.

Plusieurs études axées sur leur dynamique migratoire voient le jour à partir des années 1970 ; elles sont réalisées par des économistes, des socio-anthropologues et, dans une moindre mesure, par des géographes. Le retard accusé dans l’emploi de l’approche historique a empêché de comprendre, comme il se doit, les migrations de travail soninkés et leur arrière-fond historique – et surtout le rapport avec celui-ci. À la différence des formes (migratoires) anciennes, leurs migrations coloniales sont essentiellement des « migrations de travail » – ou finissent par le devenir. La division du travail colonial en forgeant des régions à grande vocation économique en a produit, du même coup, d’autres (comme le milieu soninké) dont la contribution se circonscrivit autour de la fourniture de la force de travail.

Essentiel pour l’œuvre économique coloniale, le drainage de la main-d’œuvre a en revanche frappé ces régions de paralysie économique en la transformant en périphérie. L’invention des notions de « régions utiles », « régions moins utiles » – rendues célèbres par le gouverneur général Carde – avec les dernières quasiment au service des premiers, en dit long sur les effets de la répartition manichéenne de l’espace coloniale. Le Sénégal, indépendant depuis 1960, a hérité de cette dualité de son territoire sans y apporter des correctifs significatifs.

La marginalisation économique et sociale du milieu soninké (Gadiaga), liée à la non-connexion au centre directeur de l’économie dominante, l’a également privé des investissements, entraînant à rebours une accentuation de son retard. Aussi la relégation permanente à la périphérie amène-t-elle les populations soninkés à croire plus au destin individuel, à travers l’émigration essentiellement, qu’à l’État-providence (colonial ou national). L’émigration peut donc être considérée dans l’espace soninké, essentiellement, comme une alternative à une absence de « développement » au niveau local. D’autres facteurs comme la coercition coloniale ont contribué à son amplification, remettant ainsi en cause la thèse défendue par François Manchuelle (1997), fondée sur l’idée que les migrations soninkés relèveraient des « migrations volontaires ». Il privilégie une approche néo-classique de l’analyse des migrations modernes. Celle que nous proposons place la migration dans le Haut-Sénégal tout entier dans une explication plus dynamique et « totale » (Tandjigora, 2015), prenant en compte, à la fois, l’évolution de la politique économique coloniale et les changements politico-administratifs et sociaux dont le rôle fût essentiel dans la genèse et l’accroissement de l’émigration soninké.

Enfin, si le déclenchement et le développement de l’émigration soninké sont liés à différentes politiques, aux crises économiques, etc., son essoufflement a été révélé par la pandémie de la covid19. La crise sanitaire actuelle va-t-elle fatalement sonner le glas de l’entreprise migratoire et amener les Soninkés à se réinventer, à travailler autrement, à en finir avec le « tout migratoire » ? Quoi qu’il en soit, il y a rupture dans la continuité ; les indices sont révélateurs : les vacances traditionnelles de 45 jours des "francenabé" (émigrés en France) dans leur pays d’origine se sont transformées en séjours interminables de 7 à 8 mois à cause des pertes d’emploi massives. Les failles commencent aussi à apparaître dans la légendaire « solidarité sociale » (Amselle, 1976) des gens du fleuve.